Fantômes… et neurosciences

Depuis toujours je me questionne sur la nature des fantômes. Qui ou « quoi » sont-ils ? Pourquoi, après tant d’années, n’avons-nous pas plus de preuves de l’existence de ces locataires de l’au-delà ? Et si cet au-delà était justement l’arbre qui nous cache la forêt ?

Adolescent, je croyais que les fantômes étaient l’âme de défunts qui refusaient de passer de l’autre côté. C’était l’idée qu’entretenaient la littérature et le cinéma. Les choses n’ont guère changé depuis. Avec les années, cette interprétation a cependant cessé de me satisfaire. J’ai l’impression qu’elle ne sert qu’à nous rassurer face la mort ; à nous réconforter à l’idée que nos proches disparus veillent sur nous. Une pensée égoïste à souhait. Certes, il est normal de chercher un réconfort dans ces anecdotes d’outre-tombe, mais ces interprétations ne reposent sur aucune donnée empirique. Cela dit, je ne remets pas en question la réalité de ces manifestations, je questionne plutôt l’interprétation populaire.

Les étranges poupées de la May Stringer House.

En 2008, je tournais la série Dossiers Mystère. Parmi les histoires retenues, il y avait celle de la May Stringer House, une grande maison de ferme située à Harrisburg, en Floride. Aujourd’hui, l’endroit est un musée dédié à la vie rurale. On dit que les lieux sont hantés par plusieurs fantômes, à commencer par celui de la petite Jesse Mae Saxon. En 1871, cette fillette de trois ans serait morte entre ses murs d’une fièvre galopante. Lors de ma visite, une responsable, Bonnie LeTourneau, m’a fait visiter la maison. Dans une pièce du 2e étage, elle a attiré mon attention sur un berceau où se trouvaient deux poupées antiques. Ces jouets n’étaient pas ceux de la petite Jesse Mae, mais, de m’expliquer ma guide, tout s’articulait comme si, de l’au-delà, la fillette les avait adoptés. Toutes les manifestations étaient apparemment consécutives au fait que des visiteurs avaient touché ou déplacé ces poupées. Étrange, en effet, ai-je admis… Après le départ de Mme LeTourneau, je me suis précipité dans la chambre du 2e où j’ai empoigné les poupées. Je les ai secouées de tous bords tous côtés, implorant la fillette de se manifester… Rien. Déçu, je suis allé rejoindre mon caméraman, Richard Laniel, qui filmait au grenier. Alors que j’allais me glisser dans une alcôve, j’ai senti une main d’enfant se refermer sur mon avant-bras. La sensation a été saisissante. J’ai senti chacun de ces « doigts » se refermer sur ma chair. J’ai été si surpris que j’ai laissé échapper un chapelet de jurons. Richard m’a demandé ce qui se passait. Je lui ai raconté l’incident… N’écoutant que son courage, ce dernier a dévalé les marches, a remballé tout le matériel et nous a quittés sans demander son reste. Notre tournage à la May Stringer House était terminé !

Bien sûr, l’anecdote fait sourire, mais il n’en reste pas moins que j’ai très bien senti cette main invisible posée sur mon bras. Était-ce le spectre de Jesse Mae Saxon ? Vingt ans plus tôt, j’aurais sans doute adhéré à cette conclusion, mais, depuis, les neurosciences nous ont proposé d’autres avenues.

Il faut savoir que dans l’univers des sciences, les phénomènes paranormaux ont toujours été dédaignés. C’est vrai que certains flirtent ouvertement avec le religieux, un concubinage qui rend les scientifiques « inconfortables ». Quelle différence y a-t-il en effet entre le guérisseur qui soigne ses clients par imposition des mains et le thaumaturge qui guérie les fidèles par un toucher « divin » ? Pas étonnant que les milieux académiques préfèrent garder leurs distances. L’arrivée des neurosciences (au tournant des années 1960) et — surtout — l’avènement de ces technologies qui permettent à présent de documenter in vivo les moindres activités du cerveau offrent une nouvelle compréhension de nos sens cognitifs. Or, plusieurs de ces perceptions nous renvoient au paranormal. En d’autres termes, les neurosciences ont légitimé nos tendances à voir et à sentir l’invisible ; elles nous ont révélé la plus extraordinaire machine à créer des illusions : notre cerveau.

Richard Wiseman

Pour les amateurs de paranormal, la solution réside souvent dans une transcendance : « ce n’est pas moi, c’est l’autre… ». Si je vois, entends ou ressens quelque chose de bizarre, c’est forcément l’au-delà qui se manifeste. Les récentes découvertes dans le domaine des neurosciences montrent que cette croyance est peut-être obsolète. Des recherches menées en Angleterre par Richard Wiseman, un professeur de psychologie à l’université du Hertforshire, montrent, par exemple, qu’il suffit de dire à des gens qu’ils se trouvent dans un lieu hanté pour que ceux-ci ressentent des sensations bizarres, pouvant aller jusqu’à des hallucinations (visuelles, auditives et même olfactives). Comme l’a écrit Wiseman : « Pour être hantée, une maison n’a pas besoin de vrais fantômes. Tout ce qu’il lui faut, c’est le pouvoir de la suggestion ». Est-ce ce qui s’est produit avec moi dans la May Stringer House ? Je crois que oui. Inconsciemment, j’espérais une manifestation d’outre-tombe et mon cerveau a exhaussé mon vœu. Mais cette manifestation n’en a pas été moins réaliste du fait qu’elle provenait de « l’en dedans » plutôt que de l’au-delà.

Le pouvoir de la suggestion n’est pas le seul responsable de ces expériences « hors normes ». L’Imagerie de l’activité neuronale montre que plusieurs régions de notre cerveau sont sollicitées en fonction des stimuli extérieurs. Il suffit d’un simple « court circuit » neurochimique pour nous projeter dans l’univers du surnaturel. Le lobe frontal, par exemple, lorsque suractivé, peut déclencher des impressions de possession. Lorsque mal coordonnées, les aires de Broca et de Wernicke, deux zones situées sur les côtés du cerveau, peuvent produire des hallucinations auditives qui donneront l’impression au sujet qu’il entend des voix désincarnées. La jonction temporo-pariétale, une zone étroite, située à peu près à la hauteur des oreilles, peut entraîner des sensations de présence, comme les fantômes. Quant aux sources de ces dérèglements, elles peuvent être nombreuses. Il peut s’agir de pathologies neurologiques (comme la maladie d’Alzheimer ou l’épilepsie), ou simplement de conditions bénignes, comme la fatigue ou le stress.

L’hôtel Horton Grand de San Diego est-il vraiment hanté par le fantôme de Roger Whitaker ?

Évidemment, les neurosciences ne sont pas la panacée miracle à tous les phénomènes paranormaux. Il y a quelques années, je séjournais au Horton Grand Hotel de San Diego (Californie). On raconte que la chambre 309 est hantée par un certain Roger Whitaker, un despérado de la conquête de l’Ouest. Comme vous l’avez deviné, je logeais dans ladite chambre 309. Les deux premiers jours… rien. Puis, la troisième nuit, j’ai été réveillé par un bruit d’eau. Ma conjointe dormait à mes côtés. Dans la salle de bain, le robinet d’eau froide était ouvert à mi-course. Je l’ai refermé en le tournant d’un bon demi-tour. Je n’ai jamais pu expliquer cet incident. L’idée que ma compagne ait pu se lever, somnambule, pour aller ouvrir le robinet est exclue et je suis sûr que le robinet n’aurait pas pu s’ouvrir « tout seul ». Bien sûr, c’est une anecdote parmi tant d’autres et celles-ci n’ont aucun poids en science, mais je doute que les neurosciences aient quoi que ce soit à voir avec mon aventure du robinet.

Les phénomènes paranormaux restent complexes et leurs causes probablement multiples. Avec les neurosciences, les chercheurs n’ont pas la prétention de tout expliquer, mais force est de reconnaître que leur introduction dans l’équation rend déjà moins mystérieux plusieurs de ces phénomènes.