Destination mensonges : Hangar 1

Ces dernières années, plusieurs m’ont demandé ce que je pensais de l’émission Hangar 1, une série « ufologique » présentée en version française au réseau Historia. Pour être honnête, je n’ai regardé qu’un seul épisode… et cela m’a suffit ! Il s’agissait d’un épisode consacrée aux « Hommes en noir » et à l’existence du MJ12, un groupe secret qui aurait été créé en 1947 — sur l’ordre du président Harry Truman — pour « contrôler » les informations sur les OVNIS. J’ai été choqué par le nombre de mensonges et de demi-vérités. Il serait laborieux de tous les exposer ici, mais je peux quand même en souligner quelques-uns.

Les « Hommes en Noir », un mythe important dans le folklore des ovnis.

Primo : Le Hangar 1 n’existe pas. J’ai été membre du MUFON pendant de longues années. Au milieu des années 1990, j’en étais même le directeur provincial (pour le Québec). Cette histoire de hangar « secret » où seraient stockés tous les dossiers de l’organisme est une pure invention inspirée des aventures d’Indiana Jones.

L’une des très controversées photographies de Gulf Breeze (1987).

Secundo : Toute la série Hangar 1 tourne autour des enquêtes du MUFON (Mutual UFO Network), la plus importante association ufologique au monde. Malheureusement, le MUFON n’est plus ce qu’il était. L’organisme, créé en 1967 par Walt Andrus Jr., un technicien en électronique de l’Iowa, jouissait à l’époque d’une solide réputation. Hélas, à la fin des années 1980 (début des années 1990), le MUFON a été éclaboussé par plusieurs scandales, dont deux en particulier (« les photos truquées de Gulf Breeze » et le soi-disant « enlèvement » de Linda Napolitano/Cortile) qui ont solidement ébranlé sa crédibilité. Le MUFON n’est plus aujourd’hui qu’une caricature de ce qu’il était (cela ne signifie pas que TOUS ses membres soient des illuminés — loin de là —, mais les positions « officielles » de l’organisme doivent à présent être considérées avec prudence). En 1995, j’ai démissionné de mon poste de Directeur provincial parce que je ne pouvais plus moralement continuer d’endosser les malhonnêtetés du groupe. Et n’allez pas croire que cette critique est ma vendetta contre le MUFON, loin de là.

Une page desdits documents du MJ12.

Tertio : L’épisode (que j’ai regardé) focalisait sur les documents du MJ12. Mis à part cette brève (très brève) mise en garde de l’ufologue Richard Dolan : « certains ont remis en question l’authenticité de ces documents… mais moi j’y crois », la suite coulait de source. Si Dolan y croit, pourquoi en douter ? Ce que Dolan ne dit pas, c’est que les experts spécialisés dans l’authentification de documents historiques (de la signature d’Abraham Lincoln à une esquisse de Picasso [incluant les spécialistes du FBI]) sont unanimes : les documents du MJ12 sont des faux. La formulation des dates est incorrecte pour la période de rédaction, tout comme la structure des phrases, le type de dactylo utilisée ou les encodages de référence. Les experts ont même prouvé que la signature du président Truman apparaissant sur l’un de ces documents était une « copie collée » tirée d’une lettre officielle classée aux archives nationale (et donc accessible à n’importe quel quidam). Ces documents dits du MJ12 — qui racontent l’histoire de ce groupe « Top Secret » chargé de contrôler l’information sur les OVNIS — sont apparus de manière anonyme dans les années 1980. Il est à peu près acquis que leurs auteurs étaient Richard Doty et William Moore (deux « personnalités » du monde des OVNIS dans les années 1980). D’ailleurs, sans parler ouvertement des documents du MJ12, Richard Doty a admis qu’il avait créé de faux documents pour mystifier les ufologues. Et que nous dit encore Richard Dolan à propos de ces documents ? « Certains en remis en question leur authenticité… ». Quel euphémisme !

Quarto : On nous sert tous ces éléments abracadabrants pour nous amener enfin au dossier des « Hommes en noir », des personnages énigmatiques qui, à en croire les intervenants de Hangar 1, seraient nés dans la foulée du MJ12, en 1947. Ici les ufologues ne travestissent pas seulement l’histoire… Ils la réécrivent ! Je ne referai pas l’historique des Hommes en Noir*, mais ces inquiétants personnages ne sont pas apparus en 1947, mais neuf ans plus tard sous la plume d’un auteur et éditeur entreprenant du nom de Gray Barker. Dans son livre, They Knew Too Much About Flying Saucers (Ils en savaient trop sur les soucoupes volantes), Barker associe explicitement ces MIBs à des agents à la solde du FBI, une association qui lui a valu de se retrouver dans le collimateur d’Edgar Hoover lui-même.

James V. Forrestal.

Quinto (et je vais m’arrêter à ce point numéro 5, quoique je pourrais poursuivre ad nauseam) : Les ufologues d’Hangar 1 nous disent que le groupe MJ12 (qui, comme je l’ai écrit plus haut, n’a probablement jamais existé) aurait été créé par le premier secrétaire à la défense (après la fusion des trois armées — terre, air, mer — dans le nouveau Département de la Défense), James V. Forrestal, et ce, sur ordre du président Truman. Les ufologues (de Hangar 1) poursuivent en disant que Forrestal, en désaccord avec les politiques « conspirationnistes » du président, aurait démissionné de son poste. Il aurait ensuite été admis à l’hôpital Walter Reed, à Bethesda (au Maryland), où des agents secrets — sans doute des Hommes en Noir — l’auraient poussé par la fenêtre du 16e étage, le réduisant définitivement au silence. Quel ramassis d’inepties ! James Forrestal n’a pas démissionné de son poste, mais a été limogé en mars 1949 par le président Truman (toutes les correspondances à cet effet sont disponibles aux Archives nationales). La version officielle était « pour des raisons de santé »  (c’est vrai qu’à ce moment-là, Forrestal était épuisé et dépressif). En coulisse toutefois, le secrétaire s’opposait aux politiques de l’administration Truman qui offrait son appui au nouvel État d’Israël (créé par un décret de l’ONU le 29 novembre 1947). Les deux hommes étaient aussi en désaccords sur les budgets alloués à la Défense nationale. Parallèlement à son renvoi, Forrestal se disait poursuivi par des agents sionistes. Le 2 avril 1949, de plus en plus troublé, il a été admis, « plus ou moins de force », au Centre médical de la Navy, à Bethesda (son médecin traitant, le Dr. George Raines, a même songé à lui administrer des électrochocs à ce moment-là). Il s’est suicidé le 22 mai suivant en se jetant par la fenêtre de sa chambre du 16e étage (dont il avait fait sauter les verrous). Il a laissé une lettre (poème) de suicide qui ne laisse que peu de doutes sur ses motivations. Toutes ces prétentions voulant que des traces de lutte aient été découvertes dans sa chambre (notamment sur le cadre de la fenêtre) sont très exagérées (seul un verre brisé a été trouvé sur son lit). Évidemment, les amateurs de complots trouveront toujours le moyen de réécrire l’histoire pour y faire intervenir des agents secrets animés de sombres desseins, mais encore faudrait-il nous en apporter la preuve. Comme le disait si bien mon ami et auteur John Robert Colombo : « En général, ont dit : « l’absence de preuves n’est pas la preuve de l’absence », mais, chez les ufologues, l’absence de preuves est forcément la preuve d’une conspiration ».

J’ajouterai à cette réflexion ce sage conseil : « Si tu veux du rêve, crois. Si tu veux la vérité, enquête. »

* Pour ceux et celles que l’histoire des « Hommes en Noir » intéresse, je vous invite à lire mon livre Dossier Mystère tome 1(Louise Courteau Éditrice, 2008).